Danser pour danser par Oleg Petrov

Oleg Petrov, critique et écrivain,
aujourd’hui directeur de l’Institut de Danse d’Ekaterinbourg est l’auteur de ce texte qui figurait dans le programme de la tournée de Ballet Biarritz en Russie. Nous en publions quelques extraits traduits par Irina Chtcherbakova et Madame Loulia Bauduin. Oleg Petrov travaille actuellement à l’écriture d’un livre consacré à Thierry Malandain qui devrait paraître en Russie en 2005.

On dit parfois que le silence vaut mieux que l’éloquence. Voilà, Thierry Malandain est persuasif même quand il vous regarde tout simplement. Plus tard, quand toutes les conversations sont terminées, vous comprenez que sans avoir dit un seul mot, il était le personnage principal de la discussion. Dans son silence est présent un tempérament profondément caché, un mystère tendu qui est lui-même cet aimant qui vous attire. Ces spectacles sont aussi comme cela : sans vouloir épater, sans aucune allusion à leur particularité ou à leur originalité. Mais, comme l’a remarqué un critique après Un hommage aux ballets russes, ils sont comme une drogue. On en demande encore et encore. D’où vient ce charme mystérieux des spectacles du chorégraphe français ?

Il existe dans la danse de Malandain quelque chose de compréhensible du premier coup d’œil (ça va des objets disposés sur la scène jusqu’aux personnages et leurs relations). Il y a, ce qui semble étrange, provoque la curiosité, la stupéfaction et enfin, il reste les choses à deviner. Malandain réfléchit sur le monde en transformant l’espace à l’aide du corps humain. (…) Le mouvement que son imagination fait naître, a comme source l’humain, parfois trop humain. Mais cette humanité ne nuit pas à l’intégrité de sa quête artistique. Une intégrité qui se traduit par une géométrie chorégraphique propre où l’esprit évolue librement. C’est là le signe que tout en proposant une danse actuelle, il ne rompt pas avec les codes classiques. Peut-être est-ce à cause de cet amour de la danse et du mouvement qu’il n’apparaît pas comme un réformateur ? (…) Pour lui, la question n’est pas de savoir si la danse doit être ou ne pas être au sein d’un spectacle chorégraphique d’aujourd’hui. En la gardant, il est sans doute plus radical que ceux qui nous offrent un nouveau théâtre de danse sans danse. Sa danse semble ne jamais quitter la scène, même une fois le rideau baissé.

 

Chacun y interprète son histoire, une histoire imperceptiblement liée à celui qui est à côté. Comme quelqu’un qui aime le rythme et le comprend, Malandain gère intelligemment ce moyen important en évitant la monotonie rythmique, cette maladie de la danse classique (…).

Malandain réussit à la rencontre de deux mondes : la réalité et l’éternité. Unissant ces deux sphères dans un même corps, il manifeste cette présence-absence en se référant à la culture du passé. Il aime citer ses prédécesseurs ou bien s’inspirer d’oeuvres célèbres, comme dans L’après-midi d’un faune ou Le spectre de la rose. De ces deux ballets connus, il a pris ce que l’œil du spectateur ne pouvait pas ne pas retenir dès la première représentation. Cela est devenu un signe. Les connaisseurs y retrouvent facilement l’influence de Nijinsky ou de Fokine. (…) Si pour Nijinsky le faune était un animal imaginaire ou pour Fokine, le « spectre » un esprit, ce « spectre » interprété par un des meilleurs artistes de la troupe : Giuseppe Chiavaro ou le faune habité par Christophe Roméro sont des personnes vivantes qui racontent leurs rêves compliqués. On sait que dans les ballets du XIXe siècle, les scènes de rêves étaient distinctes des autres parties du spectacle.
Le rêve c’est le centre du ballet classique, l’endroit où s’installe le mystère, où l’éclaircissement et la transfiguration ont lieu. Le rêve a plusieurs sens et peut être aussi ludique qu’important. Je voudrais souligner que le « mauvais » théâtre moderne a justement peur de ce type de centre. Chez Malandain, même dans des œuvres comme La chambre d’amour ou Bal Solitude, on en remarque la présence.

Création, le dernier travail du chorégraphe nous prouve que du rêve, cette « réalité irrationnelle », Malandain fait naître les meilleurs moments de ses fantaisies artistiques. Dans ce ballet, le « polychrome » de quelques chorégraphies antérieures a fait place au « monochrome ». Avant, on remarquait chez lui l’intention de passionner le public avec des idées : le « polychrome » l’aidait beaucoup. Ce n’est pas que son désir était de plaire à tout le monde, mais comme les ballets du XIXe siècle précédemment cités, ses spectacles avaient du succès auprès d’un public différent : les balletomanes, les amateurs de divertissements et les gens intelligents tout court. Création peut décevoir ceux qui n’ont pas l’habitude de se concentrer sur la représentation d’un ballet, ceux pour qui la danse et la pensée ne peuvent pas être unifiées.

 
Création, photographie Olivier Houeix.

La polyvalence des époques et des costumes attendus par le livret se révèlent spécialement modestes : les styles ne sont pas reconnus par tous, mais uniquement par les experts ; les costumes sont noirs, sobres et ne sont pas destinés à réjouir l’œil. (…) Un corps vibrant commence le spectacle. À la fin, il transmettra cette vibration à tous les participants du rêve que le chorégraphe invente. Pour retenir l’attention du public, le rythme, différent pour chaque époque, change souvent. Comme l’alternance des solos, duos ou ensembles va nous faire oublier la course du temps. Le chorégraphe saisit bien le moment où l’immersion du spectateur arrive à point, et c’est là qu’il amène des figures historiques de la danse (Fuller et Duncan). Ensuite commence la danse qui n’est encore attribuée à personne et c’est pour cela qu’elle peut être tournée en « plainte de l’idéal ».

Peintre du temps post-jungien, Malandain a compris que l’inimaginable est une des plus importantes choses de l’Art. Mais pour lui, l’inimaginable n’est pas qu’Adam soit le premier danseur de l’humanité. Pour lui, il n’y a rien d’étonnant à ce que toutes les époques de la danse, et ceux qui les ont incarnées le plus singulièrement (Sallé, Camargo, Taglioni ou Fuller et Duncan), soient réunies ensemble. Pour lui, la cohabitation, dans le même spectacle de la célèbre diagonale des willis de Giselle ou des allusions au Lac des Cygnes de Mats Ek est naturelle. Il sait que le temps artistique et l’espace de l’art permettent cette existence. Pour le silencieux Thierry Malandain, l’inimaginable ce n’est pas le « rêve » mais la cruauté d’un acte fratricide, la mort d’Abel et ce qui viendra après.